Une ville chargée d'histoire
La mer a le don de nous appeler. Au début, son appel est discret : une légère pression dans la poitrine et un murmure porté par la marée. Après avoir passé près de 40 ans sur l’île de Maui, dans l’archipel hawaïen, j’ai de nouveau tendu l’oreille à cette voix et je suis parti vers l’ouest, à Guam, en 2023.
Dès que les gens ont appris la nouvelle, les questions ont fusé : Où se trouve Guam ? Pourquoi ferais-tu ça ?
Il n’y a pas de réponse unique à cette dernière question. C’est la somme de petits choix, d’une vie façonnée par les îles et l’eau salée, et d’un besoin de porter un regard neuf sur ce qui m’est familier. Depuis mon arrivée sur ce petit coin d’émeraude du Pacifique il y a trois ans, je n’ai pas regardé en arrière. Les jours s’écoulent, chauds et bleus, et il y a toujours quelque chose à découvrir, au-dessus comme au-dessous de la surface.


Une île méconnue
Guam est une plaque tournante de la Micronésie, un tremplin entre les continents et une escale pour les voyageurs en route vers Palau, Chuuk ou Yap. C'est le genre d'île dont la plupart des plongeurs ont entendu parler, mais où ils s'attardent rarement : une escale plutôt qu'une destination.
Palau, le lagon de Chuuk et Yap offrent des récifs plus grandioses et une biodiversité plus riche, avec la promesse d’apercevoir des raies manta, des épaves de « flottes fantômes » et de bénéficier d’une visibilité parfaite. La beauté de Guam, en revanche, est plus discrète. Elle est subtile et tenace, façonnée par l’histoire et préservée par ceux qui y ont élu domicile.
Guam, territoire américain non incorporé, est une île tropicale luxuriante de 549 kilomètres carrés qui se dresse isolée dans le Pacifique occidental ; c'est la plus grande et la plus méridionale des îles Mariannes. Le relief semble se diviser en deux parties distinctes. Au nord, le terrain s'élève en pente douce, avec des plateaux calcaires et des collines ondulantes recouvertes d'un enchevêtrement de bois de fer et de cocotiers. Au sud, le paysage prend un caractère volcanique, avec des crêtes sombres, une terre rouge et de profondes vallées fluviales se frayant un chemin à travers la roche. Des récifs coralliens encerclent l'île comme un collier.
C'est pour l'eau que les gens viennent ici, et que beaucoup y restent. La mer autour de Guam est chaude toute l'année et suffisamment claire pour que l'on puisse voir son ombre sur le sable, à 30 mètres de profondeur. Les poissons de récif arborent des couleurs vives et les coraux sont abondants. Les raies manta glissent avec la fluidité de la soie. Les requins de récif fendent le bleu au rythme régulier de la marée.
La vie sur l'île
Hagåtña, la capitale de Guam, se trouve à peu près au milieu de la côte ouest. Le village de Dededo, où j’habite, est situé plus au nord et abrite la majeure partie de la population de l’île. Au-delà, les routes se rétrécissent et l’air est imprégné d’une odeur mêlant embruns et fruit à pain.
La situation géographique de l'île lui confère un caractère stratégique, et l'armée américaine y dispose de bases pour la Marine, l'Armée de l'air et les Marines. L'économie repose sur trois piliers solides : le tourisme, le secteur militaire et les marchés publics.
Guam est un véritable mélange de cultures chamorro, espagnole, américaine et asiatique. Partout où l’on va, on entend la salutationHåfa adai. Cela signifie « bonjour », mais cette expression traduit aussi la chaleur humaine, l’accueil et un sentiment d’appartenance. C’est le genre de phrase qui reste gravée dans la mémoire, comme l’odeur du sel après une plongée.


La lumière et l'eau de Guam
L'air est chargé d'humidité et de vie. La température moyenne oscille autour de 28 °C. Il n'y a pas de véritable hiver, seulement un changement de lumière entre la saison sèche et la saison des pluies. Le ciel reste clair et sec de décembre à juin ; de juillet à novembre, la pluie revient, nourrissant la jungle et se déversant dans la mer.
La baie de Tumon, sur la côte ouest de l’île, est l’équivalent guamien de Waikiki : un croissant d’hôtels et de plages, aux eaux miroitantes et au sable blanc. Le récif corallien est accessible à marée haute. Certaines zones sont inaccessibles à marée basse, mais vous pouvez vous tenir dans l’eau jusqu’à la taille, votre masque sur le visage, et observer les poissons-perroquets brouter les têtes de corail. À marée haute, la baie se transforme en un aquarium peu profond où les poissons-papillons, les labres et les poissons-demoiselles virevoltent comme des confettis au-dessus du récif.
À l'extrémité sud de la baie de Tumon, la plage d'Ypao abrite les plus beaux coraux. La végétation y est vigoureuse, dense et colorée, avec des coraux ramifiés aux extrémités dorées et des poissons-chirurgiens qui virevoltent dans la lumière. Les poissons sont habitués à la présence humaine : ils prennent la pose, tournent autour de vous et restent dans les parages. C'est l'endroit idéal pour tester un boîtier sous-marin ou se perdre dans les moindres détails.
Là où l'histoire rencontre la mer
Plus au nord se trouve Gun Beach, qui doit son nom à la vestige qui repose encore près de la falaise : un canon côtier rouillé datant de la Seconde Guerre mondiale, abandonné par les Japonais pendant leur occupation. Cela nous rappelle que même le paradis porte des cicatrices.
Depuis le parking, il suffit de marcher quelques instants pour rejoindre le rivage. De là, un chenal creusé dans le fond calcaire vous guide vers le récif extérieur. Cette tranchée a été creusée il y a plusieurs décennies pour accueillir des câbles océaniques qui passent sous le sable jusqu’en pleine mer. C’est une véritable piste d’atterrissage qui mène les plongeurs vers des profondeurs plus importantes.
C'est à Gun Beach que j'ai vu le plus de tortues vertes, plus que nulle part ailleurs à Guam. Elles se reposent sur le corail, indifférentes aux plongeurs qui dérivent près d'elles. Les raies aigles glissent le long du tombant les matins où l'eau est claire, et il arrive parfois qu'une raie manta surgisse du bleu. Une fois, j'ai aperçu des dauphins à long bec à la limite de la visibilité ; leurs silhouettes argentées scintillaient comme des fantômes, puis ont disparu.
Une longue traversée à la nage vers le nord permet de découvrir une immense formation corallienne, aussi grande qu’un petit chalet, souvent entourée d’un cercle de tortues. Le corail est ancien et présente des couches accumulées au fil des années ; sa forme témoigne de la résilience du récif. Les courants peuvent changer d’orientation à cet endroit, mais l’eau y est limpide et regorge de vie.


Les trous de bombes de Piti
Au sud de Tumon, dans le village de Piti, se trouve l’un des sites les plus célèbres de Guam : la réserve marine de Piti Bomb Holes. Son nom vient des grands gouffres circulaires qui parsèment le plateau récifal. Les premiers visiteurs ont pris ces formations naturelles pour des cratères de bombardement. Ces gouffres regorgent de coraux et de poissons ; chacun d’entre eux est un monde miniature de couleurs et de mouvement.
En 1996, un observatoire sous-marin commercial baptisé « Fish Eye » a été construit à cet endroit. Une passerelle en acier et en bois s'étend sur près de 91 m depuis le rivage jusqu'au dôme de l'observatoire, où les visiteurs peuvent descendre jusqu'à de grandes baies vitrées situées à environ 9 m sous la surface. Pour les plongeurs et les adeptes du snorkeling, cette structure offre un accès facile au premier trou.
Les sergents-majors, les zancle cornus, les demoiselles et les poissons-papillons sont habitués au cliquetis des appareils photo et aux regards curieux qui les observent derrière des masques. Les photographes apprécient particulièrement ce site pour sa facilité d’accès et ses couleurs. Avec un peu de chance, vous apercevrez peut-être des requins de récif à pointe noire passer à la limite de la visibilité, se déplaçant comme des ombres silencieuses.
C'est le matin que le récif resplendit le plus, lorsque les rayons du soleil pénètrent en biais dans l'eau et illuminent les jardins de corail. C'est une plongée facile, mais qui récompense la patience et un rythme tranquille.
Les tunnels du canal de Piti
Le canal de Piti se trouve non loin au sud ; il prend sa source sous l’autoroute de Cabras et s’étend vers le large. Quatre tunnels en béton passent sous la route ; ils ont été construits pour permettre la circulation de l’eau de mer destinée au système de refroidissement de la centrale électrique. Au fil du temps, ces tunnels se sont transformés en un récif vivant et en un refuge pour la petite faune.
Cette plongée est une véritable leçon de timing. Lorsque les vagues déferlent violemment sur le récif extérieur, les tunnels tourbillonnent comme dans une machine à laver. Les jours de calme, ils sont immobiles et lumineux, et leurs parois en béton fourmillent d’éponges, de cauris et de coraux.
Les poulpes se glissent dans les crevasses, tandis que les calmars planent près des ouvertures, changeant de couleur au gré de leur dérive. Pour les photographes, c’est un paradis de la macrophotographie. Pour les plongeurs, c’est une expérience insolite : un lieu créé par l’homme, mais repris par la nature.


La plongée emblématique
Chaque île a son joyau. À Guam, c'est le Blue Hole. Ce puits vertical, creusé profondément dans le plateau calcaire, se trouve au large de la côte ouest. L'entrée commence à 18 m et descend jusqu'à plus de 91 m. À 40 m, une « fenêtre » s'ouvre sur la paroi, offrant une vue encadrée sur le large qui ressemble à la porte d'une cathédrale.
Dès que vous passez sous cette arche, le monde s'ouvre à vous, infini et d'un bleu cobalt. Des bancs de carangues virevoltent au loin, leurs écailles scintillant d'argent. Des barracudas planent immobiles dans le courant, tandis que des requins de récif patrouillent en contrebas. La visibilité peut atteindre 30 m, voire plus. La plupart du temps, on peut apercevoir l'ombre de son bateau depuis le fond.
Le Blue Hole est un site de plongée qui vous fait prendre conscience des proportions : à quel point l'être humain est petit en pleine mer, et à quel point le Pacifique est vraiment immense.
Les épaves du port d'Apra
Les eaux de Guam ne recèlent pas seulement du corail. Elles recèlent aussi une histoire. Dans le port d’Apra, deux épaves reposent côte à côte, l’une datant de chaque guerre mondiale. Le SMS Cormoran, un navire de transport allemand, a été sabordé en 1917. Le Tokai Maruun cargo japonais, a été coulé par un sous-marin américain en 1943. Aujourd’hui, ils reposent ensemble, sur le seul site connu au monde où se côtoient des épaves issues des deux guerres mondiales.
Les deux navires reposent à une profondeur comprise entre environ 12 à 40 m, leurs coques penchées l’une vers l’autre dans la pénombre. Des coraux poussent çà et là sur les ponts, et des poissons se faufilent entre les tiges d’acier tordues. Le silence règne là-dessous — le genre de silence qui semble sacré.
Au cœur du port d'Apra, la vie bat son plein. Les récifs sont en bonne santé malgré la présence toute proche de porte-conteneurs et de navires de guerre. Les coraux s'étagent en terrasses, et les éponges « oreilles d'éléphant » atteignent une ampleur surprenante. Des tortues vertes et des tortues imbriquées dérivent nonchalamment près des têtes de corail, suivies par des poissons-chirurgiens venus grignoter les algues qui recouvrent leur carapace. Au milieu des vestiges de l'histoire, la vie continue.


Quand le soleil se couche
La nuit, les récifs de Guam se métamorphosent. Les poulpes sortent de leurs cachettes, changeant de couleur à chaque respiration. Les langoustines se précipitent sur le sable, tandis que les poissons-perroquets dorment dans des cocons translucides de mucus qui scintillent sous la lumière des lampes de plongée. La nuit, la mer semble prendre vie d’une manière différente : plus calme, mais aussi plus électrique.
De nombreux plongeurs préfèrent la lumière du jour, mais la plongée de nuit, ici, enseigne la patience et suscite l'émerveillement. Le même récif qui semble familier à midi devient étrange et mystérieux après le coucher du soleil.
Au-delà des eaux obscures
Un groupe de photographes sous-marins locaux a fondé la Guam Underwater Photographers Society. Nous partageons nos photos, nos techniques et nos moments de rigolade lors de nos rencontres après les plongées. De temps en temps, nous affrétons un bateau et partons au large pour une plongée en eaux noires : nous descendons en pleine mer la nuit, appareils photo à la main, et suspendons des lampes dans l’obscurité pour attirer les créatures en dérive.
C'est toujours un pari. Certaines nuits, on ne voit rien d'autre que la fine poussière de plancton. D'autres nuits, la mer nous offre un spectacle magique : des alevins, des calmars qui filent à toute allure, des méduses semblables à des ornements de verre, et d'autres créatures qui ne remontent des profondeurs que lorsque le soleil s'est couché.
En flottant dans cette obscurité infinie, on ressent ce que Wendell Berry aurait pu appeler la « paix des choses sauvages ». On se sent petit, en apesanteur, et partie intégrante de quelque chose d’immensément vaste.
L'île et la mer
Guam n'est pas le genre d'endroit qui se dévoile d'un seul coup. Sa beauté se dévoile par couches successives : calcaire et lave, jungle et récif, jour et nuit. C'est à la fois sauvage et apprivoisé, local et étranger.

Ici, la mer façonne tout. Elle détermine la lumière, le rythme de la journée et la patience de ceux qui vivent près d’elle. Les plongeurs viennent pour les coraux, la faune marine et les épaves, mais ils restent pour quelque chose de plus difficile à définir : une sorte de calme qui s’installe en vous après avoir passé suffisamment de temps sous l’eau.
Pour moi, Guam est à la fois un nouveau départ et un retour, un endroit qui me semble à la fois nouveau et familier. L'île vibre d'histoire. Les récifs respirent encore. Et chaque plongée, chaque descente lente dans le bleu, me rappelle pourquoi je suis venu.
Certains endroits n'ont pas besoin de rivaliser avec les plus célèbres. Il leur suffit d'être connus de ceux qui sont destinés à les découvrir. Et Guam, avec tous ses recoins méconnus et ses trésors cachés, fait partie de ces endroits-là.

En savoir plus
Découvrez-en davantage sur Guam dans cette vidéo bonus ci-dessous.
© Alert Diver – Q2 2026