Dans un monde journalistique où l’information est souvent sélectionnée et présentée pour être consommée rapidement, et parfois de manière superficielle, s’immerger véritablement dans un sujet est devenu rare. Personne ne se plonge aussi profondément que Thomas Peschak dans les sujets liés au milieu marin ou à l’histoire naturelle, mais son travail sur l’Amazonie témoigne d’un niveau d’engagement encore supérieur.
Pour son livre publié par National Geographic, Amazon: A River’s Journey from the Andes to the Atlanticil a passé 396 jours sur le terrain en deux ans et demi, auxquels se sont ajoutées trois années de recherche et de préparation avant même son premier voyage. L’ouvrage offre une vision d’ensemble du bassin fluvial le plus emblématique au monde. Long d’environ 6 650 kilomètres (4 000 miles), l’Amazone s’étendrait, si on le superposait à une carte des États-Unis, d’Anchorage, en Alaska, jusqu’à Miami, en Floride.
À lui seul, son bassin versant couvre 11 pays et représente près de la moitié de la superficie de l’Australie. Selon Peschak, il abrite des dizaines d’écosystèmes distincts, aussi différents les uns des autres qu’un récif corallien peut l’être d’une forêt de laminaires. Un seul fleuve les relie tous, et il fallait un photographe pour raconter cette histoire.


C’est un travail colossal. J’ai été impressionné par le niveau de difficulté des images présentées dans votre livre, non seulement par leur excellence technique malgré des conditions environnementales éprouvantes, mais aussi par toute la logistique nécessaire pour atteindre les endroits où vous les avez prises. Racontez-nous les coulisses de cette aventure.


J’ai eu cette idée il y a plus de dix ans. Après avoir lu plusieurs articles scientifiques et publications de National Geographic , j’avais commencé à envisager un projet sur l’Amazonie, mais le moment n’était pas encore venu. Cela faisait pourtant presque 20 ans que je me consacrais pratiquement à plein temps à la photographie sous-marine en milieu océanique, et je commençais à me sentir trop à l’aise dans ce que je faisais. J’avais envie de me réinventer, de me lancer un nouveau défi, de sortir de mon élément et de retrouver cette sensation d’être débutant.
J’ai donc passé plusieurs années à photographier des sujets terrestres pour le magazine, notamment la crise mondiale touchant les oiseaux marins, le désert du Kalahari et les régions sauvages reculées de Niassa, dans le nord du Mozambique. Ces expériences ont été extrêmement stimulantes. Même si la photographie sous-marine me manquait, je ne me sentais pas encore tout à fait prêt à revenir à des sujets consacrés aux océans.
C’est à cette époque que je suis tombé sur une statistique qui m’a véritablement arrêté net : une étude publiée en 2023 recensait déjà 434 barrages construits sur les cours d’eau du bassin amazonien, auxquels pourraient s’ajouter 463 autres projets. Des barrages à une telle échelle constituent une menace mortelle pour la biodiversité d’eau douce, car ils bloquent les migrations animales et perturbent le transport essentiel des nutriments et des sédiments vers l’aval.


Si l’on ajoute à cela le changement climatique, l’exploitation aurifère et la surpêche, la biodiversité aquatique de l’Amazone fait face à davantage de défis de conservation que les écosystèmes marins que je contribue à protéger depuis plus de 20 ans. Le moment était enfin venu de ressortir cette idée de reportage sur l’Amazonie que j’avais laissée de côté pendant dix ans.
Ma première proposition approuvée par National Geographic prévoyait un reportage de 30 pages consacré au monde sous-marin du bassin amazonien, nécessitant six à huit mois de travail sur le terrain. Mais le projet a été retardé d’environ deux ans en raison de la pandémie de COVID-19. Entre-temps, la National Geographic Society a renouvelé son partenariat avec le programme Perpetual Planet de Rolex, et mon projet amazonien a soudain pris une toute autre ampleur : il allait devenir une collaboration pluriannuelle entre science et narration.
En plus de financer mon périple photographique de 396 jours à travers le bassin amazonien, le programme allait accorder d’importantes subventions à certains des meilleurs scientifiques locaux menant des recherches sur les milieux aquatiques de l’ensemble du bassin versant. J’allais ainsi pouvoir intégrer leurs travaux et leurs découvertes à mes photographies et à mon récit.
The project grew to be a complete National Geographic Le projet a fini par occuper un numéro entier de National Geographic, et je suis devenu seulement le deuxième photographe, en 137 ans d’histoire de la publication, à photographier l’intégralité d’un numéro. J’ai pris près de 500 000 photos, sur un gradient altitudinal allant de 6 000 mètres (19 685 pieds) au-dessus du niveau de la mer à 20 mètres (65 pieds) sous la surface. Les températures rencontrées allaient de –15 °C à 40 °C (5 °F à 104 °F).
Mon séjour là-bas a également donné naissance à un film Disney+ consacré au travail remarquable des scientifiques locaux, aujourd’hui diffusé sous le titre Expedition Amazon. Un second documentaire, consacré cette fois à mon propre parcours et filmé par mon très patient assistant et vidéaste, Otto Whitehead, est actuellement en production. Je ne voulais pas avoir à gérer la présence d’une équipe de tournage dédiée dans des environnements aussi difficiles et éprouvants. Otto, en revanche, m’a accompagné pendant les 396 jours et possédait l’expertise technique et artistique nécessaire pour tout filmer. Nous avons réalisé l’ensemble des photos et des vidéos avec des Nikon Z9. Rien n’est jamais tombé en panne, et la qualité des images et des vidéos était exceptionnelle.


Êtes-vous heureux d’avoir réalisé ce projet à l’ère du numérique ? Pouvez-vous imaginer l’avoir entrepris avec de la pellicule ?
Il y a des avantages et des inconvénients. Je viens du monde de l’argentique et j’ai passé mes années de formation à photographier sur Fujichrome. Aurais-je pu partir en Amazonie avec 2 000 rouleaux de pellicule et quelques sacs étanches ? Absolument.
Transporter avec nous les ordinateurs, panneaux solaires, générateurs et tout l’équipement numérique représentait un énorme effort logistique. Mais la possibilité de contrôler immédiatement les images, la résolution supérieure et la sécurité offerte par plusieurs sauvegardes de toutes mes photographies font du numérique le choix évident.
Il y a eu des moments où je ne pouvais retoucher mes photos que dans l’obscurité de la nuit, pour éviter d’être assailli par des abeilles de la sueur si nombreuses qu’elles parvenaient jusque sous mes paupières. Dans ces moments-là, je me disais que si nous avions travaillé en argentique, je pourrais être en train de dormir dans ma tente. Je suis à peu près certain qu’Otto était lui aussi heureux de disposer d’une capacité d’enregistrement numérique pratiquement illimitée, plutôt que de moins de trois minutes de film sur une bobine de 16 mm.


Avez-vous rencontré des difficultés physiques dans ces régions extraordinairement reculées ?
Heureusement, nous étions tous les deux en bonne forme et nous sommes restés en bonne santé. Et nous n’avons pas passé les 396 jours sur le terrain d’une seule traite. En général, je travaillais trois ou quatre mois avant de devoir de toute façon rentrer pour renouveler mon matériel. Pendant ces pauses, je reprenais un peu de poids et retrouvais des forces.
Les environnements étaient extrêmement différents les uns des autres. À certains moments, je transportais jusqu’à 544 kilogrammes (1 200 livres) de matériel sur des chevaux de bât et des lamas. À d’autres, nous partions en hélicoptère vers des sources reculées avec une quantité de matériel bien plus réduite. Nous avions souscrit plusieurs niveaux d’assurance afin de couvrir une éventuelle évacuation, et tous les membres de notre équipe étaient notamment assurés auprès de DAN. Mieux vaut l’avoir et ne pas en avoir besoin — et heureusement, c’est ce qui s’est passé.
Nous avons tout de même connu quelques situations délicates, et nous n’avions aucune marge d’erreur. L’un des Cessna que nous avions utilisés s’est écrasé dans la forêt tropicale, heureusement sans notre équipe à bord, et personne n’a perdu la vie. Lorsque vous vous rendez compte du nombre de petits avions qui disparaissent à jamais dans cette immense région sauvage, vous prenez conscience qu’il existe des risques inhérents à ce type de projet qui dépassent tout simplement les mesures que vous pouvez prendre pour les réduire.
La faune ne cherchait pas à nous tuer et l’environnement n’était pas intrinsèquement mortel, mais nous étions tellement isolés que le moindre problème pouvait rapidement prendre des proportions importantes en raison des difficultés d’évacuation.


Quelle est la suite pour vous ? Il sera difficile de faire mieux que ce projet.
Après 30 ans de carrière professionnelle dans la plupart des océans du monde, d’abord comme biologiste marin puis comme photographe, on finit par avoir l’impression qu’il reste très peu d’endroits — en dehors des plus grandes profondeurs — où personne n’a encore plongé. Il existe presque toujours des informations sur ce que vous êtes susceptible de rencontrer et à quel endroit. Avant même d’y aller, vous savez probablement déjà, mentalement, exactement comment vous allez le photographier.
En Amazonie, rien de tout cela n’existait. Sous l’eau, j’ai dû apprendre et trouver mes propres solutions au fur et à mesure, et c’est précisément ce défi qui m’a passionné. Je n’ai jamais aimé simplement répéter ce que d’autres avaient déjà fait, et il devient de plus en plus difficile de trouver des sujets emblématiques qui aient une véritable importance.
En ce qui concerne de futurs reportages sur les océans, je ne me suis encore engagé sur aucun nouveau projet. Je garde toutes les possibilités ouvertes et je recherche un projet ambitieux qui puisse produire des résultats mesurables en matière de conservation, tout en donnant naissance à un travail original sur plusieurs années. Je saurai que c’est le bon quand je le trouverai.

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