À la recherche de castors, mes collègues et moi avons suivi la rivière Cap-Chat, sur la péninsule gaspésienne, jusqu’à un village du même nom, bordé de maisons impeccables aux toits pentus. Un peu plus loin, une barrière rouge et blanche nous a arrêtés. Un panneau indiquait clairement : « Zone d’exploitation contrôlée ».
Il s’agissait d’une ZEC — une zone de pêche et de loisirs gérée par un organisme sans but lucratif. Le Québec en compte 23, dont plusieurs abritent d’importantes populations de saumons atlantiques. Après avoir payé les droits d’accès, les gardes nous ont orientés vers un méandre où l’on voit souvent des castors. J’attendais depuis des années d'avoir les conditions idéales pour filmer ces rongeurs aquatiques aussi fascinants qu’intelligents.
Nous avons plongé dans une eau limpide, alimentée par des sources et filtrée par le calcaire, au milieu de bancs de grands saumons atlantiques. Après avoir exploré plusieurs fosses, nous avons trouvé un belvédère surplombant un méandre. Les signes de la présence des castors étaient évidents : des souches taillées en pointe avec précision, des empreintes au bord de l’eau et de gros amas de sciure.
Nous avons aussi remarqué l’odeur douce et musquée du castoréum, que les castors sécrètent pour marquer leur territoire et éloigner les intrus. Très attachés à leur groupe et fortement territoriaux, ils peuvent attaquer et tuer des congénères envahisseurs.


J’ai aperçu un mouvement dans les buissons bas, puis un gros castor est apparu, traînant un jeune arbre vers l’eau. Difficile de croire qu’un animal si petit puisse déplacer une charge aussi importante, mais il s’en sortait avec habileté, utilisant à la fois sa force et la pente.
Trois castors adultes coupaient du bois à proximité, sans prêter attention à notre présence. Nous avons aussi observé de nombreuses constructions en amont comme en aval : des tas de branches bien organisés, avec des éléments plus gros sur chaque rive. La rivière étant trop rapide et trop profonde pour être barrée, les castors avaient construit des barrages parallèles, renforçant chaque côté.
Photographier des castors sous l’eau est généralement difficile, car la boue qu’ils tassent dans les branches entrelacées réduit le courant et crée une zone trouble permanente. Ici, en revanche, les barrages parallèles laissaient circuler une eau claire, ce qui offrait une bonne visibilité. J’ai enfilé mon équipement et me suis glissé dans l’eau avec une certaine appréhension — je savais qu’ils pouvaient se montrer redoutables, avec leurs queues puissantes et leurs grandes incisives.
En dérivant près du terrier principal, en essayant de ne pas paraître menaçant, j’apercevais des rangées de branches soigneusement coupées plantées dans le fond, tandis que de petits poissons s’agitaient partout. Un castor de la taille d’un terrier est apparu sur ma droite, juste à côté d’un monticule du terrier, et a nagé calmement en décrivant un large cercle autour de moi. J’ai entendu un bruit sec lorsqu’un autre castor a frappé l’eau de sa queue, échangeant ainsi des signaux au sujet de ma présence.
Les castors possèdent une queue musclée au centre fibreux. Comme chez les porcs-épics et les dauphins, une série d’os en chevron se prolonge dans la queue sous les vertèbres. Ces os offrent une surface d’ancrage supplémentaire pour les puissants muscles du dos, ce qui fait de la queue un propulseur efficace sous l’eau, un moyen de communication et une arme.
Les castors ont chaque année des portées de trois à six petits, à la fin de l’hiver ou au début du printemps. Les jeunes passent leur premier mois dans le terrier, nourris d’un lait riche en graisses. Ils peuvent former des familles sur plusieurs générations, mais certains quittent le groupe après deux ans pour établir leur propre territoire. Le clan que nous avons observé comptait 13 individus répartis sur quatre générations, signe d’un environnement riche en ressources.
Tandis que nous poursuivions notre exploration en snorkeling, mon collègue Jeffrey Gallant a trouvé l’entrée du terrier sous l’eau et a vu un castor en colère foncer droit sur lui, dents découvertes. Il a repoussé l’animal, mais pas avant que celui-ci ne percute sa caméra et n’inonde son masque. Castor et plongeur se sont rapidement retirés, mais Gallant a réussi à capturer une image unique illustrant le rôle de sentinelle du castor.
Un jeune est apparu, nageant en cercle tout en fixant sur moi son œil brun, puis il a disparu. Un deuxième castor est sorti de la pénombre, est passé à distance, puis s’est éclipsé à son tour. Un autre a suivi, puis encore un autre. Une véritable patrouille me surveillait en permanence.
Le pelage des castors scintillait de minuscules bulles d’air qui les aident à conserver la chaleur. Ils se toilettent constamment pour entretenir cette « combinaison étanche » naturelle. L’un des individus, soudain inquiet, s’est éloigné en bondissant, la pression libérant un nuage de bulles qui a laissé derrière lui une traînée ascendante.

Au fil de l’après-midi, une forme d’équilibre s’est installée entre nous et les castors. Nous avions cette impression rare d’être acceptés par des animaux sauvages — non pas apprivoisés, mais sans crainte excessive.
Les grands adultes, aux incisives imposantes, étaient les véritables bûcherons. Leur énergie et leur persévérance étaient impressionnantes. En construisant leurs habitats, les castors apportent d’importants bénéfices à leur environnement — un rôle d’autant plus crucial à mesure que la planète se réchauffe et s’assèche. En ralentissant l’écoulement de l’eau et en la retenant sur les terres, leurs barrages favorisent le développement de la végétation.
Cette abondance végétale stimule la biodiversité, des amphibiens aux oiseaux. Elle contribue aussi à ralentir le courant, à retenir les nutriments et les sédiments, et à limiter l’érosion. Les barrages et les branches immergées créent également des habitats et des zones de frai pour les poissons juvéniles. Cette visite nous a permis de voir non seulement les castors, mais aussi les effets positifs de leur activité sur l’écosystème.
En sortant de l’eau en fin de journée, j’ai vécu l’une des expériences les plus marquantes de ma vie de cinéaste animalier. J’ai installé une caméra à longue focale dans les buissons, près d’une baie peu profonde couverte de traces de castors, sans savoir ce qui allait se passer.
Le premier castor à apparaître juste devant moi était une grande femelle adulte. Elle s’est hissée dans les eaux peu profondes, à environ six mètres. Elle a commencé à se toiletter, assise dans une posture presque méditative, ses petites pattes avant massant doucement son ventre. Puis un petit d’environ 30 centimètres est apparu en émettant de petits gémissements, se faufilant contre elle. La mère s’est tournée sur le côté et lui a offert une mamelle, à laquelle il s’est aussitôt accroché. Un second petit a rejoint son frère ou sa sœur peu après.
La lumière est devenue dorée tandis que j’observais cette scène à travers mon objectif, marquant le début d’une nouvelle phase de cette rencontre. De l’autre côté de la rivière, un castor adulte est apparu, traînant une grosse branche de tremble. Il s’est approché et a déposé sa « cargaison » près de la femelle.
Un autre adulte est arrivé, suivi de trois jeunes de l’année précédente. Tous se sont rassemblés autour du tas de végétation. Les petits ont quitté leur mère et ont commencé à grignoter les feuilles fraîches de tremble, que leurs aînés leur subtilisaient parfois directement dans la bouche. Les petits ont protesté brièvement, mais les autres castors faisaient preuve d’une tolérance remarquable. Cette famille collaborait, partageait et accordait une attention particulière aux plus jeunes.

Après une journée de travail, tout le groupe a pris un moment pour se reposer dans les eaux peu profondes. Les adultes se prélassaient comme des maîtres des lieux, tandis que plusieurs castors de tailles et d’âges différents formaient un cercle pour se toiletter mutuellement. Lorsque la lumière dorée s’est estompée, huit castors se reposaient ensemble dans les eaux peu profondes.
L’année suivante, ma femme et moi sommes retournés sur la rivière pour voir ce qu’étaient devenus les castors. Mais les barrages avaient disparu, et les rives étaient nues. Le belvédère était toujours là, alors je suis descendu jusqu’à la berge et j’ai trouvé un seul bâton de castor, usé par le temps. La rivière semblait vide. Que s’était-il passé ? En snorkeling, je n’ai vu ni truite ni jeune saumon.
On sentait le poids de l’intervention humaine. Nous avons conduit jusqu’au poste de la ZEC, où j’ai demandé, dans un français hésitant, s’ils avaient vu des castors cette année. Le garde m’a expliqué qu’un trappeur avait été engagé et les avait tous capturés durant l’hiver. Les gestionnaires de la ZEC ignoraient apparemment les bénéfices que les castors apportent aux écosystèmes, notamment aux habitats de poissons. Le cœur battant de la rivière avait disparu.
Les images que j’avais tournées l’année précédente ont toutefois connu une issue plus positive que celle des castors de Cap-Chat. Un couple de réalisateurs travaillant sur un documentaire intitulé The Beaver Whisperers , a intégré ces séquences dans un récit fascinant, mettant en avant le rôle des castors comme gardiens de l’eau dans un monde en réchauffement, capables de transformer des zones arides en milieux humides productifs.
Le documentaire présentait également Michel Leclair, biologiste à Parcs Canada et ancien trappeur, qui s’opposait autrefois aux castors en raison des inondations qu’ils pouvaient provoquer. Il a fini par comprendre que leur tendance naturelle à construire des barrages permettait de réguler les crues et de restaurer les bassins versants. Aujourd’hui, il travaille à leurs côtés pour préserver le parc de la Gatineau.
Les images rares que nous avons captées dans cette eau limpide sont devenues certains des moments forts du documentaire — peut-être aussi un discret hommage à des animaux qui méritaient mieux de notre part,
Malheureusement, les castors de Cap-Chat ont disparu, victimes de l’ignorance humaine dans ce triste combat contre leur espèce. Mais le souvenir de cet après-midi doré, et la promesse d’un monde plus riche en eau et plus vivant dont j’ai été témoin, resteront à jamais gravés dans mon esprit.
© Alert Diver – Q1 2026