Les couleurs éclatantes, presque psychédéliques, des poissons de récif sont souvent ce qui captive en premier les plongeurs. Mais d’un point de vue évolutif, pourquoi ces petits animaux — souvent des proies — arborent-ils des teintes si vives au lieu de se fondre dans leur environnement pour échapper aux prédateurs ?
Le spécialiste de la vision des couleurs Justin Marshall, PhD, souligne que, dans les récifs coralliens, « il est presque inconcevable qu’une seule force évolutive puisse expliquer les couleurs d’un assemblage aussi diversifié ».
Au XIXe siècle, le naturaliste Alfred Russel Wallace avançait que les poissons de récif étaient colorés parce qu’ils se camouflaient dans des environnements eux-mêmes très colorés. Mais Wallace n’était pas plongeur : il ne pouvait pas observer que la plupart de ces poissons évoluent en permanence devant des arrière-plans changeants, souvent moins colorés qu’eux. Les poissons-grenouilles et les hippocampes font figure d’exception : majoritairement immobiles, ils adaptent fréquemment leur couleur aux coraux mous et aux éponges où ils vivent.
Plus récemment, certains écologistes ont proposé une autre idée : les poissons seraient colorés simplement parce qu’ils peuvent se le permettre. La majorité des espèces de récif évoluent à proximité immédiate d’un environnement complexe qui leur offre de nombreux refuges. Elles peuvent donc rapidement se mettre à l’abri, ce qui rend leur visibilité moins problématique. À l’inverse, les poissons qui nagent en pleine eau, loin du récif, sont généralement plus discrets, ce qui leur permet de se fondre dans le bleu.
Une autre hypothèse suggère que les poissons de récif ne se camouflent pas… parce que cela ne fonctionnerait pas. Dans des eaux tropicales claires et très lumineuses, avec des arrière-plans extrêmement variés, il n’existe pratiquement aucun motif capable d’assurer un camouflage efficace pour un poisson en mouvement.


Un argument en faveur de cette théorie vient de la comparaison de poissons vivant de part et d’autre de l’isthme de Panama. Bien qu’issus d’une même lignée, ils ont évolué séparément pour s’adapter à des environnements différents. Dans les eaux claires et colorées des Caraïbes, les poissons sont généralement plus vifs que leurs homologues du Pacifique, où les eaux sont plus troubles et les paysages plus uniformes.
Certains éléments des motifs colorés peuvent également perturber les prédateurs. Ces derniers repèrent souvent l’œil de leur proie pour anticiper sa trajectoire et ajuster leur attaque. De nombreux poissons vivement colorés possèdent des marques sombres qui masquent leurs yeux. D’autres présentent de faux yeux, souvent près de la queue, pour détourner l’attaque dans la mauvaise direction.
Les couleurs vives peuvent aussi signaler des moyens de défense. Chez le poisson-licorne à épines orange, par exemple, une tache orange brillante met en évidence les épines tranchantes de la queue. D’autres espèces utilisent des couleurs éclatantes, comme les nudibranches ou les dendrobates, pour indiquer leur toxicité ou leur mauvais goût. C’est le cas des petits poissons-globes et poissons-coffres, qui sécrètent un mucus toxique, des blennies à crocs capables d’infliger une morsure venimeuse, ou encore des poissons-lions aux épines dorsales venimeuses.
Ces couleurs d’avertissement correspondent à l’idée du célèbre éthologiste Konrad Lorenz, qui comparait les couleurs des poissons à de véritables « panneaux publicitaires ». Un poisson peut ainsi transmettre de nombreuses informations sur lui-même, à l’image des humains qui utilisent vêtements, coiffure ou objets pour afficher leur statut ou leur appartenance. L’identification de l’espèce est essentielle : dans les récifs, parmi les écosystèmes les plus riches en biodiversité, les poissons doivent rapidement reconnaître leurs congénères pour se reproduire ou défendre leurs ressources.
Les poissons-anges empereurs, par exemple, sont très territoriaux et chassent agressivement les individus de leur espèce susceptibles de concurrencer leurs ressources. Les juvéniles, bien que tout aussi colorés, présentent un motif très différent, ce qui leur permet de cohabiter avec les adultes sans être attaqués. Leur livrée semble dire : « Mon régime alimentaire est différent du tien, inutile de me chasser.


Chez de nombreuses espèces de récif, notamment les labres et les poissons-perroquets, les sexes présentent des colorations différentes. Ces variations permettent à un mâle territorial d’identifier une femelle à conserver dans son territoire et de distinguer un rival à repousser.
Au-delà de l’espèce, du sexe et de l’âge, les motifs colorés peuvent aussi permettre d’identifier des individus. Les chercheurs apprennent à reconnaître certains poissons grâce à leurs motifs uniques, ce qui suggère que les poissons eux-mêmes pourraient faire de même pour identifier partenaires ou rivaux.
Certaines espèces sont capables de modifier presque instantanément leurs couleurs ou leur intensité, souvent lors d’interactions agressives. D’autres accentuent leurs couleurs pendant la parade nuptiale. Le baliste noir, par exemple, abandonne son noir uniforme pour afficher des lignes bleu électrique et jaunes lors de la reproduction et d’autres interactions sociales. Il utilise également des motifs fluorescents pour attirer l’attention des poissons nettoyeurs dans les stations de nettoyage.
Les poissons nettoyeurs utilisent des couleurs vives pour signaler leurs services. Ce phénomène ouvre la voie à une autre explication: le mimétisme. Certaines blennies à crocs imitent les couleurs des labres nettoyeurs. Les poissons qui s’approchent en espérant être débarrassés de leurs parasites deviennent alors les victimes d’une attaque éclair. Les incisives en forme de crocs utilisées pour mordre peuvent aussi injecter du venin en cas de défense.
D’autres blennies, non venimeuses, imitent ces mêmes couleurs et bénéficient d’une protection accrue contre les prédateurs. Certaines espèces copient également les couleurs d’espèces très abondantes afin de réduire leur risque individuel. Les jeunes poissons-chirurgiens à bandes orange, par exemple, sont jaunes et nagent souvent avec des bancs de chirurgiens jaunes.
Les motifs dynamiques constituent un autre moyen de dissuasion. Il peut s’agir de révéler soudainement des couleurs vives pour surprendre un prédateur et gagner quelques précieuses secondes pour fuir. Plusieurs poissons-scorpions cachent des motifs arc-en-ciel dans leurs nageoires pectorales. Le reste de leur corps, terne, se confond avec le substrat. En cas de fuite, ils dévoilent ces couleurs éclatantes, qui disparaissent dès qu’ils se posent à nouveau. D’autres espèces présentent des motifs de surprise sur leurs nageoires dorsales.
Ces changements de couleur servent généralement à communiquer avec les poissons à proximité. On ignore toutefois s’ils sont intentionnels ou simplement liés à un état émotionnel.

Les poissons peuvent aussi développer des couleurs vives sans avantage particulier, tant qu’il n’y a pas d’inconvénient. De nombreuses espèces des grandes profondeurs ou actives la nuit — comme les poissons-écureuils, les poissons-soldats ou les gros yeux — sont rouges. Or, cette couleur devient invisible dans l’obscurité ou au-delà d’environ 20 mètres, où elle apparaît noire.
Les poissons ne perçoivent pas les couleurs comme nous. Beaucoup d’espèces vivant en profondeur ne détectent pas la lumière rouge, mais certaines y sont sensibles et peuvent même la produire. Certaines émettent une fluorescence en transformant la lumière bleue ou ultraviolette en rouge, tandis que d’autres produisent de la lumière par bioluminescence. Ces mécanismes leur offrent un canal de communication discret, invisible pour les prédateurs.
Certains poissons de récif perçoivent au moins quatre couleurs, dont les ultraviolets, invisibles pour l’œil humain. Ceux capables de moduler leur réflexion UV peuvent l’utiliser pour communiquer entre individus sans être détectés. La demoiselle à deux bandes, par exemple, possède une zone très réfléchissante aux UV sur sa nageoire dorsale, qu’elle peut lever comme un signal. Certaines espèces combinent les UV avec d’autres pigments pour créer de nouvelles couleurs, comme un jaune UV, et certaines perçoivent la lumière polarisée, peut-être utilisée pour la navigation.
Les poissons de récif utilisent leurs couleurs de multiples façons, mais comment les perçoivent-ils eux-mêmes ? Il est peu probable qu’un poisson analyse la pigmentation d’un autre pour évaluer sa qualité. Il est plus plausible que son apparence déclenche une réponse émotionnelle instinctive, liée à l’attractivité ou à la menace.
Dans son excellent livre Becoming Wild, Carl Safina souligne qu’il est naturel que les animaux trouvent leurs congénères beaux — mais la véritable question est de savoir pourquoi les humains les trouvent beaux eux aussi. Il suggère que la nature a doté tous les êtres vivants d’un sens du beau leur permettant de se sentir en harmonie avec leur environnement.
Il avance également que les humains auraient hérité non seulement de cette capacité à apprécier la beauté, mais aussi de leurs critères esthétiques visuels, issus d’ancêtres communs avec les poissons et les oiseaux. Sans pouvoir confirmer ni infirmer cette idée, j’ai tout de même observé des poissons fuir à la vue de touristes en maillot de bain peu flatteur.
© Alert Diver – Q1 2026